… Et pourtant le lien est très fort. Il est le corps.

 

Voici d’un mot.

 

D’abord, la dualité qui est si familière à notre usage du monde et à notre approche analytique des phénomènes a suivi un long cheminement avant de caractériser notre société moderne. Nous pourrions à tout le moins remonter aux pythagoriciens pour qui le corps était le tombeau de l’âme. Puis, ce fut le triomphe de l’ascèse platonicienne. Des deux grandes options de l’Antiquité pour concilier la solidarité entre les hommes et la paix intérieure, le matérialisme et l’idéalisme, c’est en effet la seconde qui s’imposa. Il y eut de plus l’avènement du christianisme avec ses grandes figures, saint Paul, en particulier, et son embarras à l’endroit du corps. Depuis, notre présence au monde est duelle et les rapports dichotomiques qui en découlent posent le plus souvent une prédominance d’un élément sur l’autre : l’arrière-monde sur le monde ici-bas, l’esprit sur le corps, le bien sur le mal, etc. Voilà certes un résumé rapide, le cadre ici l’impose, mais les grandes lignes sont esquissées.

 

Ensuite, l’héritage de la philosophie antique nous montre combien la vie bonne importe plus que la vie réussie. Les historiens des philosophies existentielles, Voelke, Hadot, Domanski, Foucault, Pavie, Onfray, et al., nous invitent sans cesse à relire Épicure, Lucrèce, Marc-Aurèle, Sénèque, Montaigne, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche... Mais ces mêmes historiens nous ont aussi appris que la philosophie avait été en partie vidée de sa substance par la scholastique médiévale. En réalité, dès l’époque impériale, les « professeurs de chaire », comme disait Sénèque, commençaient à faire florès. Et aujourd’hui – pardon pour cette rapide traversée des siècles – la société ne fait plus la part belle aux artistes qui sculptent leur propre statue, les vrais philosophes, elle leur préfère les critiques d’art qui spéculent sur la toile du monde. Le souci authentique de l’existence s’est évanoui.

 

Il faut dire enfin que notre modèle de société se révèle peu propice à ce souci existentiel. Un bon exemple est celui de l’homo consommatus que nous sommes tous devenus peu ou prou. Celui-ci évalue le plus souvent sa liberté à l’aune de sa consommation. Il pourrait là méditer la classification des désirs selon Épicure, ou la phrase de Zhuangzi :

 

Considérer les choses comme des choses

et ne pas être réifié par elles.

(物物而不物於物)

 

Quiconque tend vers la quiétude gagne en indépendance intérieure et ses besoins diminuent d’autant. Mais le conditionnement qui nous en éloigne est d’une force insoupçonnée car le modèle dominant encourage précisément le contraire. Voilà pourquoi la tâche est ardue.

 

Dans un récent ouvrage, La Philosophie ne fait pas le bonheur, Roger Pol Droit lève avec raison le malentendu selon lequel la simple relecture des œuvres classiques suffirait à nous libérer de nos entraves. Entre autres choses, le non-dit des évidences lié au contexte nous fait oublier que les philosophes grecs se positionnaient à l’endroit du monde comme une appartenance au grand Tout, de même que leurs exercices consistaient en une véritable ascèse. Il ne suffit donc pas de s’adonner çà et là à quelque lecture pour se détendre. Seul un travail personnel authentique et constant permet le retour à soi-même. Il s’agit alors de vivre sans laisser passer la vie, de mener une existence pleine et harmonieuse, d’épanouir sa présence au monde. Un clin d’œil au De Brevitate vitæ de Sénèque.

 

Le chemin que nous empruntons chaque jour est donc balisé par les bornes de la dualité et soumis aux vents contraires. Le travail de Wudemen consiste à ouvrir des sentes abritées qui sont autant de raccourcis vers des étendues de tranquillité. La méthode est simple (voir la brochure). À la démarche réflexive née de l’observation et de l’analyse situationnelle ou comportementale, nous en associons une autre, corporelle cette fois, héritée des traditions extrême-orientales, le taoïsme en particulier. Celle-ci permet de trouver l'unité, de « préserver l'Un », disent les Chinois. Le corps devient ainsi le compagnon privilégié de l’exercice, il convient de le réinvestir en suivant deux axes de travail :

 

- La perception (shou )

- L’intention (yi ).

 

En Chine, la dualité primordiale matérialisme/idéalisme n’existe pas fondamentalement même si l’on trouve depuis le Laozi et son exégèse de nombreux écrits sur la dialectique du manifesté et de l’indifférencié. Ces derniers s’inscrivent l’un l’autre dans un rapport dichotomique et se comprennent à la lumière du procès cosmologique*. La matière et l’éther sont ainsi différents degrés de matérialité et de mélanges (yin-yang) issus de la même substance primordiale. Dès lors, la dualité corps-esprit ne se pose pas en tant que telle et le corps trouve toute sa place. Cet apport est d'autant plus pertinent que l'héritage grec a perdu de ses inspirations lointaines, peut-être chamaniques pour certaines, et oublié jusqu'à l'implication du corps sinon pour  servir la guérison de l'âme ou sa tempérance. Et même si la métaphore stoïcienne décrit le philosophe comme un lutteur, l'exercice philosophique, lui, ne concerne plus que la raison, la volonté et la vertu.

 

Si l’on ajoute à cela que les principes constitutifs du monde, selon la vision chinoise, sont les mêmes aux échelles des microcosmes et du macrocosme, on comprend alors qu’en l’unité de la praxis résonne la multiplicité des applications. Voilà le lien entre le développement personnel et la survie au combat rapproché tel que nous l’entendons. Par exemple, l’exercice de la perception, avec bien sûr des modalités différentes selon le pratiquant et l’objectif, contribuera tout autant à la quiétude pour l’un qu’à la détection de stimuli d’agression pour l’autre. C’est cette unité ontologique cohérente qui sous-tend l’idéal chinois auquel nous nous consacrons depuis plus de vingt ans : la complétude dans les lettres (ou l’étude au sens schopenhauerien) et dans le combat (文武雙全).

 

Merci d’avoir tenu bon jusque là !

 

 

* Nous l’évoquons dans Boutonnet Olivier, « Nature et spiritualité dans l’œuvre de Wu Yun », in Bertina Ludovic, Carnac Romain, Fauches Aurélien, Gervais Mathieu [éd.], Nature et religions, Paris, CNRS Éditions, 2013, p. 33-43, et l’expliquons plus en détail dans un ouvrage à paraître, Le Filet du Mystère et autres écrits, Paris, Les Belles Lettres.

 

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