Méditation sur la peur : le rôle de l'éthique

 

« L’ébranlement, semblable au tonnerre, effraie à cent lieues, mais on ne doit renverser ni la cuiller ni le vin épicé. » (震驚百里不喪匕鬯) Nul n’est à l’abri de la foudre. Pareil effroi peut faire perdre à chacun la possession de lui-même. Quiconque sacrifie dans le temple des Ancêtres doit pourtant rester maître de sa personne ; il ne peut s’abandonner au saisissement de la peur et gâcher ainsi le rite. Demeurer calme et sincère dans l’adversité de l’ébranlement, telle est la juste voie. Cette image nous vient du Livre des mutations (hex. 51). Quelques siècles plus tard, sous le ciel romain cette fois, Cicéron écrit dans ses Tusculanes : « La peur m’arrache alors au cœur toute ma sagesse. » (Tum pavor sapientam omnem mihi ex animo expectorat ; Tusculanae disputationes, IV, 7)


Il en va ainsi de toutes les époques et de tous les champs de l’expression humaine susceptibles d’évoquer l’expérience de la peur, de la littérature classique à la neuroanatomie, en passant par les préoccupations martiales. Montaigne, par exemple, ne se propose pas d’expliquer cette « estrange passion » qui engendre de « terribles esblouissemens », mais juste de la décrire : « Tantost elle nous donne des aisles aux talons », « tantost elle nous cloüe les pieds et les entrave ». Elle affecte l’imagination de tous, du vulgaire au soldat chez qui l’on pût attendre qu’elle trouvât « moins de place » (« De la peur », Les Essais, I, 18). Maupassant a lui aussi dépeint la peur dans Les Contes de la bécasse :


« La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. »

 

L’ami de Zola, qui fanfaronnait sa hardiesse devant la grande vérole, elle qui avait pourtant tué François 1er  et qui finira par l’emporter lui aussi, relate dans ce même texte les aventures d’un commandant de vaisseau éprouvé par la peur :

 

« Je l’ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord ; le soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien ; on est résigné tout de suite ; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.

Eh bien ! voici ce qui m’est arrivé sur cette terre d’Afrique :

Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C’est là un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l’Océan. Eh bien ! Figurez-vous l’Océan lui-même devenu sable au milieu d’un ouragan ; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d’or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu’aux genoux, et glissent en dévalant l’autre versant des surprenantes collines.

Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces hommes poussa une sorte de cri ; tous s’arrêtèrent ; et nous demeurâmes immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en ces contrées perdues.

Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour battait, le mystérieux tambour des dunes ; il battait distinctement, tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement fantastique.

Les Arabes, épouvantés, se regardaient ; et l’un dit, en sa langue : “La mort est sur nous.” Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une insolation.

Et pendant deux heures, pendant que j’essayais en vain de le sauver, toujours ce tambour insaisissable m’emplissait l’oreille de son bruit monotone, intermittent et incompréhensible ; et je sentais se glisser dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de sable, tandis que l’écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de tout village français, le battement rapide du tambour.

Ce jour-là, je compris ce que c’était que d’avoir peur… »

 

En ces terres lointaines, les hommes ignorent la peur, ou plus exactement la crainte, mais ils connaissent l’effroi. Par fierté ou fatalisme, on n’y redoute pas l’ébranlement, mais on y subit l’épouvante. Le risque du saisissement n’est donc pas écarté. La sidération(*) se rencontre bien sous tous les cieux. « Stupide et hérissé, je ne pus dire un mot. » (Obstupui steteruntque comæ et vox faucibus hœsit), écrit Virgile (70-19 av. J.-C.) dans L’Énéide (II, 774). Voilà déjà matière à réfléchir.

 

À cela s’ajoute un autre paramètre, celui de l’inconnu dont le vent souffle sur les braises de la peur. Chez les Orientaux, « on est résigné tout de suite », dit le commandant. Mais l’étranger a, lui, le cerveau hanté par de sombres inquiétudes, renforcées par sa méconnaissance du monde qu’il explore. Ses inquiétudes activent alors les rouages d’une imagination diabolique. La situation est devenue critique, le commandant s’acharne vainement à sauver son compagnon foudroyé, tandis que le mystérieux tambour des dunes distille la peur véritable jusque dans les os, à mesure que le voyageur égaré s’échine à l’identifier.

 

Mais c’est surtout le philosophe Alain, engagé volontaire dans la Grande Guerre, qui propose, dans ses Définitions, une description concise du phénomène de la peur. Il en évoque les deux symptômes que sont le mal du corps et la maladie de l’esprit :


« La première des émotions, et qui résulte de la surprise. La surprise se traduit par un sursaut, composé de la contracture soudaine et désordonnée de tous les muscles, jointe au désordre sanguin et à la congestion des viscères. Cette sorte de maladie engendre aussitôt une maladie de l'esprit qui est la peur de la peur, et qui redouble la peur. La peur est la matière du courage. »


Cette définition aide à mieux comprendre le phénomène de la peur, de même qu’elle se révèle précieuse sitôt qu'on tente d’en affaiblir l’emprise. Alain évoque ici les deux aspects constitutifs de l’expression de la peur : le surgissement de l’émotion et l’émergence du sentiment qui lui sont propres (lire A. Damasio). Autrement dit, la peur revêt un aspect physiologique et un autre cognitif ou, plus largement, somatique et psychique. Ce sont là deux champs à investir nécessairement et simultanément, tout comme on ne saurait jouer aux échecs avec, pour seule capacité, la mémoire sans le raisonnement ou inversement.


Le professeur Joseph Ledoux(**), de l’université de New-York, a consacré de nombreuses études au phénomène de la peur et notamment de la peur conditionnée, selon son protocole de recherche. La substantifique moelle de son travail figure dans son livre The Emotional Brain (Phoenix, 1998, trad. dans Le Cerveau des émotions, Odile Jacob, 2005). Il y décrit notamment les deux circuits de la peur ou, plus exactement, les deux voies empruntées par les signaux électriques et biochimiques du complexe amygdalien. Il y a le circuit court (low road), somatique (ex. : le sursaut), et le circuit long (high road), d’ordre cognitif. Selon des expériences menées sur les rats, la vitesse de circulation du stimulus est de 12 millisecondes dans le premier cas et le double dans le second. Ledoux prend l’image suivante pour illustrer son propos :


Imaginez que vous vous promenez en forêt. Soudain, vous croyez apercevoir un serpent, vous prenez peur (circuit court), mais en même temps, vous vous rendez compte par l’analyse cognitive qu’il ne s’agit que d’une branche d’arbre (circuit long). De fait, la réaction et le sentiment de peur s’évanouissent aussitôt.


À ces deux échelles somatique et cognitive, j’en ajoute immodestement une troisième toute simple : l’échelle psychologique au sens large, qu’on peut aussi qualifier d’état d’esprit. Reprenons l’image de Ledoux. Je m’apprête à partir en forêt et sais d’expérience que je risque, à cette saison et en ce lieu, de rencontrer des serpents. Je n’ai qu’à m’équiper pour la circonstance (bottes, bâton…) et surtout à me comporter en conséquence : je m’annonce, par exemple, grâce à mon bâton sur le sol. Dès lors, croiser un serpent ne me pose plus vraiment de problème émotionnel (sauf phobie particulière, mais c’est un autre sujet bien que pas très éloigné). Cet état d’esprit revient tout simplement à cultiver une éthique. À chacun de procéder à la transposition qui lui convient ; l’éthique est personnelle, elle n’est pas morale. Voilà, je crois, le premier point fondamental dans la gestion de la peur.


Le second point est le rapport entre le psychique et le corps. Prenons deux exemples :

- Les forces armées américaines ont un usage répandu des préceptes et des acronymes comme autant de moyens mnémotechniques et de protocoles d'action. Certains ont d’ailleurs traversé l’Atlantique et trouvé reconversion dans d’autres domaines que celui de leur application initiale. L’un d’entre eux est « S.T.O.P.P. » (Stop ; Think ; Observe ; Plan ; Proceed – arrête ; réfléchis ; observe ; planifie ; agis). On suit ici tout le cheminement cognitif et psychologique menant à une reprise d’initiative efficace. Pour autant, un individu en état de sidération n’est pas en mesure d’enclencher le processus. Il lui faut d’abord retrouver son centre. Il peut, pour cela, procéder à une série de trois à quatre respirations forcées qui lui permettront de se ressaisir. Les pratiques respiratoires sont la porte d’entrée la plus accessible vers le système nerveux périphérique (S.N.P.). L’implication physiologique révèle ici toute son importance.


- À l’inverse, l’approche physiologique seule peut ne pas suffire. Prenons un exemple personnel : j’adore nager au large dans des eaux fraîches. Mais depuis l'enfance, j’ai une fascination doublée d’une peur irrationnelle à l’endroit des requins. Ne penser qu’à respirer lors de mes sorties ne réussit pas à calmer l’imagination galopante, renforcée par l’inconnu et l’invisible du dessous. En revanche, il m'a suffi d’étudier les statistiques de présence et d’attaques de squales en ce lieu pour me rassurer. La démarche raisonnée s’est avérée ici plus efficace.

Ces deux exemples auraient été bien utiles au pauvre philosophe frappé d'acrophobie et malmené par Montaigne d'abord (Les Essais, II, 22) et Pascal ensuite (Pensées, I, 2) !


Dans le premier exemple, la série de respirations pour se ressaisir présente certes l’inconvénient du temps perdu (l’hyperventilation à ce stade n’est pas encore problématique). Mais enfin, si cela permet de survivre. Pour autant, on mesure là l’intérêt du travail de la vigilance incarnée qui permet de ne pas ouvrir la porte au risque de sidération, et donc de ne pas perdre de temps. Celui-ci est à mener sitôt qu’on évolue en zone intermédiaire. Cette répartition ternaire des territoires de déplacement (base arrière, zone intermédiaire, zone ennemie) s’inscrit elle aussi dans la démarche éthique. À chacun de les définir, par exemple à l’aune de ses particularités professionnelles. Par vigilance incarnée, comprenons ici le travail d'attention, de perception, de présence à soi-même et à l’environnement.


Donc, la raison et le corps. Voilà la base. Rien de vraiment nouveau, me direz-vous ! Peut-être l’articulation de tout ça…


L’éthique dans le cadre de la préservation de soi impose une rigueur du vivre à la façon de nos Antiques. On sait alors pourquoi (ou pour qui ?) tenter de survivre et pourquoi (pour qui ?) accepter le risque de mourir. De fait, étant plus impliqué, on aura moins d’appréhension et moins de regrets. La décision est déjà murie et prise bien en amont. L’aguerrissement se fait en temps de paix, de même ce qu’on décide de faire de sa vie. L’évolution des situations ne fait que nous mettre devant ces décisions qui sont déjà prises, parfois depuis longtemps (mais qu'il convient de conjuguer dans l'instant avec la souplesse de l'intelligence situationnelle). On gagne en temps et en réactivité, tout comme on a déjà moins peur. C'est un début.

 

Il y aurait bien un troisième point, mais il viendra plus tard...

 


(*) Par sidération, entendons ici un bouleversement de l'économie psychique, par delà l'état de stress, pouvant conduire au stade de la dissociation.

 

(**) Outre ses travaux sur les phénomènes émotionnels, le professeur Ledoux est de ceux qui ont le plus contribué à démontrer que le modèle du cerveau tri-unique de McLean (1956) - reptilien, limbique, neo-cortex - ne tenait plus à la lumière des découvertes récentes. Aujourd'hui sont davantage envisagées, dans le fonctionnement du cerveau, des unités fonctionnelles plutôt que des unités structurelles, sans que cela remette en question l'intuition de McLean sur le rôle du complexe amygdalien dans le rapport à la peur. Jean-Didier Vincent parle, lui, d'« état central fluctuant » dans La Biologie des passions.

 

© Wudemen - 26/07/2016