Préserver l'Un, une voie de quiétude et de préservation de soi

 

   I. Propos liminaire

 

   À l’agir dans le monde peuvent correspondre deux démarches : l’agir sur le monde (attitude prométhéenne) et l’agir avec le monde (attitude orphique(1)). Il n’est point là de jugement, chacune connaît sa légitimité et son temps. Simplement, le choix de l’une ou de l’autre relève d’une justesse existentielle ; entendons ici un positionnement en harmonie avec soi-même et son environnement. Quelles sont, par exemple, mes inclinations et ma place dans la cité ? Sont-elles en cohérence ? Pour être fécondes, ces deux attitudes goûtent idéalement, à la même source, une eau cristalline et pourtant insondable : la quiétude. Celle-ci cache sous son onde l’indépendance intérieure, la force authentique. Et Giuseppe Rensi de décrire, dans l'une de ses Lettres, cette tranquillité profonde comme la « substance philosophique et religieuse(2) » à l'universalité éprouvée. La généalogie des idées lui donne raison : de l’adiaphora stoïcienne à la pax cordis chrétienne, de « l’inestimable bien » de Sénèque, une « âme calme ayant trouvé un abri sûr(3) », aux béatitudes bouddhiques ; la paix de l’âme et du corps chez les Épicuriens ; le chemin vers l’action absolue selon le Laozi ; la liberté ontologique chez Zhuangzi ; et bien d’autres encore.

 

   La quiétude se trouve au carrefour de trois chemins : l’écoute contemplative, l’éthique raisonnée et l’implication corporelle. Pour des raisons historiques, notamment depuis le triomphe de l’ascèse platonicienne et l’avènement des monothéismes, le troisième chemin a souvent été délaissé en Occident. L’Extrême-Orient, et notamment la Chine, n’a pas opéré, quant à lui, de dualité primordiale entre un matérialisme et un idéalisme philosophiques. Ces derniers s’y inscrivent le plus souvent l’un l’autre dans un rapport dichotomique et se comprennent à la lumière du procès cosmologique. De fait, la dualité corps-esprit ne se pose plus en tant que telle et le corps trouve toute sa place. C’est l’une des raisons pour lesquelles le chemin de la corporéité a été plus emprunté sous les cieux du lointain Orient.

 

   Voilà donc en quelques mots le fondement de notre proposition qui vise, selon l’adage, « à vivre sans laisser passer la vie ». La méthode devient alors évidente ; elle consiste à associer une démarche éthique et raisonnée avec des pratiques corporelles, héritées de traditions extrême-orientales. Il s’agit de « préserver l’Un », comme le disent les Chinois, en l’occurrence, de cultiver une cohérence de vie en harmonie avec soi et le monde. Par delà les dualités de surface et de langage, les enjeux sont profonds et souvent ressemblants. La liberté véritable est intérieure, elle se façonne. Ainsi apprend-t-on à incarner, au carrefour de ces trois chemins, l’image chère à René Char : « l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps(4) ».

 

(...)

 

À suivre bientôt :

 

II. Préserver l’Un : mise en pratique

III. Non-agir et protection personnelle

 

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(1) La mise en perspective des deux attitudes est empruntée à Hadot Pierre, Le Voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de Nature, Paris, Gallimard, 2004.

(2) Rensi Giuseppe, Lettere spirituali, traduit dans Lettres spirituelles d’un philosophe sceptique, Paris, Éditions Allia, lettre V.

(3) « Tum illud orietur inæstimabile bonum, quies mentis in tulo collocatæ… », Sénèque, De la vie heureuse (De vita beata), V.

(4) Char René, Le Marteau sans maître, LVII.

© Wudemen - 16/05/2017