La formation en vidéo ou la perte du sens ?

  

On me demande souvent pourquoi je ne dispense pas de véritables formations en vidéo sur Internet… Ce formidable outil qui permet à chacun, tout le temps et partout, d’accéder à un savoir ou un savoir-faire. « Rends-toi compte », me dit-on, ce format arrange bien tout le monde ! Plus personne n’a ainsi à concilier ses indisponibilités d’agenda avec tes propres dates. Et c’est sans compter une démocratisation plus grande (ce qui constituerait forcément une avancée et ne pas y souscrire prendrait la modernité à rebours) car ce type de formations n’oblige plus à limiter la taille des groupes et se révèle généralement moins cher, notamment grâce à une logistique moins contraignante, moins exigeante et moins coûteuse pour l’organisateur, etc.

 

Oui, certes oui…

 

Alors que dire ? Sinon comme Fromentin dans L’Art moderne de Huysmans : « Vous m’embêtez avec votre modernité ! » Car enfin je sais bien qu’il faut peindre avec son temps, mais pouvoir rendre les sentiments ne vaut-il pas davantage que de s’attacher aux costumes ?

 

À mes bienveillants conseilleurs, j’objecterai un enseignement du Zhuangzi (en son chap. 12). Laissez-moi vous relater cette petite histoire qui met en scène un vieux sage, le vieillard de Hanyin, avec un disciple de Confucius. Tandis que le jeune lettré revenait du pays de Zhou, il aperçut un vieil homme en train d’arroser son jardin suspendu. Celui-ci utilisait des jarres qu’il remplissait de l’eau d’un puits à la seule force de ses bras. Considérant que cela demandait « beaucoup d’efforts pour peu de résultats », le jeune homme lui suggéra d’utiliser là une machine pour ménager sa peine et obtenir ainsi « beaucoup de résultats pour peu d’efforts ». Le jardinier lui répondit alors :

 

« Voici ce que j’ai entendu de mon maître. Les machines impliquent nécessairement une activité mécanique, l’activité mécanique appelle forcément un cœur mécanique. Dès lors qu’un cœur mécanique se trouve dans la poitrine, la simplicité naturelle est altérée. Sitôt la simplicité naturelle altérée, la vie de l’esprit n’est plus tranquille. Si la vie de l’esprit n’est plus tranquille, alors la Voie n’a nul endroit où loger. Ce n’est pas que j’ignore ces procédés, mais j’aurais honte de m’en servir. »

 

Le jeune lettré en fut bouleversé. Il dira par la suite :

 

« Auparavant, je ne pensais pas qu’il pût y avoir un autre maître que Confucius. J’appris auprès de lui que la justesse du pragmatisme, l’accomplissement des mérites et le gain de nombreux résultats pour peu d’efforts constituaient la voie du saint. Mais aujourd’hui, je découvre qu’il en est autrement. Celui qui pratique la Voie a la vertu entière ; quiconque a la vertu entière a son corps intègre ; qui a son corps intègre a l’esprit complet. La complétude de l’esprit est la voie du saint. Ce vieil homme vit parmi le peuple et marche avec lui sans même savoir où il va. Sa confusion est totale ! Le mérite, l’intérêt, l’habileté et l’ingéniosité lui sont inconnus. Il accorde ses actes à sa volonté et à son cœur (…) Il ne jouit des louanges ni ne souffre des dénigrements du monde à son endroit. Il est ce que l’on appelle un homme à la vertu parfaite ! Tandis que nous autres ne sommes que des gens qui vont au gré des vents et des flots (i.e. versatiles et influençables). »

        

Ainsi le vieillard de Hanyin s’est-il « détaché des mécanismes ingénieux » (wangji 忘機) dont il eût pu tirer profit. Notons, pour la curiosité, que l’expression revêt également un sens élargi qui consiste à cultiver la sérénité d’un rapport au monde direct et naturel, aperceptif, sans projections ni calculs. L’authenticité spontanée se substitue alors à toute forme d’ingéniosité. Cette pratique est associée à la purification du cœur et à l’abandon des pensées. Dans son bel ouvrage, Le Voile d’Isis, Pierre Hadot rappelle que le mot « mécanique » (mēkhanē μηχανή) contient l’idée de ruse, et finalement de violence, pour contraindre la nature. Elle est en fait l’une des trois formes de l’attitude prométhéenne (p. 108-109, 115-130).

 

Un enseignement au moins s’impose à nous. Nous vivons dans une époque où quasiment tout nous éloigne de notre centre. Or, comment ne pas rester centré(e) sinon par un lourd investissement de cœur, de temps, d’espace et de ressources ? Par le cœur, entendons aussi et surtout l’abnégation. Le vent et les flots, pour reprendre Zhuangzi, sont la facilité. Ou plus exactement, ils en procèdent car elle les dépasse en même temps qu’elle les fait naître. Insidieuse est la facilité et innombrables, les prétextes pour y céder.

 

Préserver son centre est un combat contre la facilité. Et il se gagne précisément en investissant du cœur, du temps, de l’espace et des ressources. C’est ainsi qu’on se construit au plus profond. C’est ainsi qu’on se dote d’une ancre. Gagner en centralité signifie renforcer la densité de son être. Comment, sinon par la force léonine, forger ce qu’on peut conquérir de liberté ?

 

Sans l’obligation de choisir un ciel plutôt qu’un autre, redonnons du sens à la centralité. Ici l’écho d’un soupir et , l’enjeu de la gravité.

 

Bien entendu, ce petit coup de gueule est à relativiser selon les circonstances. Y a-t-il nécessité existentielle ou s’agit-il simplement de commodité ? Entre ces deux bornes, les nuances sont infinies. À chacun d’y trouver sa place. S’agit-il d’une profession avec ses impératifs ou d’un partage en filigrane d’une humanité fragile ? Idem

 

Enfin, cette petite réflexion à voix haute ne peut évidemment pas susciter l’unanimité. Pour une raison toute simple : chacun, se construisant, définira son propre centre et les nuances de positionnement évoquées ci-dessus seront innombrables. Autant de chemins du monde, de visages et de regards à emprunter, à regarder et à donner.

 

Finalement Youtube n’est peut-être que la partie émergée de l’iceberg… : )